— C’est vrai, Noah. Je me sens indigne. Il n’y a aucune raison, mais c’est comme ça. Il y a une souffrance en moi qui refuse de sortir, quelque chose qui refuse de cesser de combattre la décision que j’ai prise. Qui me dit que j’ai privé quelqu’un d’une vie. Que c’est une faute.
Noah, assis en tailleur, essayait de rester distant. Il avait compris que de fortes émotions l’empêchaient d’entendre les esprits. Il devait rester détendu, sans trop penser.
— Vu comme t’as mal aux cuisses, prends une chaise, c’est fait pour ça, annonça le nain.
Noah rouvrit les yeux et s’exécuta.
— Ouais, non, mais pas avachi sur le dossier. Installe-toi au bord et garde le dos droit.
Noah s’exécuta à nouveau. Il découvrit à quel point c’était dur et se demanda ce qui était pire entre la position en tailleur et l’incapacité de se tenir droit sur une chaise.
— T’as l’air d’en chier, Noah, lui dit Marise.
— Il me dit de me tenir droit sur la chaise, mais c’est dur en fait. T’y arrives, toi ?
— J’ai fait de la danse, Noah. J’ai de vrais abdos, moi.
Elle vint se placer derrière lui, plaça ses mains sur ses hanches, et le manipula :
— Tu dois rétroverser le bassin comme ça, puis comme si tu poussais le ventre vers devant et en bas. Voilà. Là, ta colonne peut garder sa courbure normale. On ne t’a jamais appris à t’asseoir ?
— Peut-être que j’ai oublié.
— Peut-être. Et donc, qu’est-ce qu’il dit, maintenant ?
Noah se concentra.
— Tout ça, c’est de la connerie. Une âme, elle a plus d’incarnations que t’as bouffé de bonbons dans ta vie. C’est pas une de ratée, surtout avant la naissance, qui va lui faire grand mal.
Noah répéta.
— Qu’est-ce qui fait mal à une âme, alors ?
— La violence, la douleur, la torture, la soumission physique ou morale. L’étouffement. Tout ce qui est subi ou ce qui est fait subir aux autres et qui empêche de rayonner son essence véritable.
Noah répéta et compléta :
— Je pige que dalle.
— Le meurtre, ça compte ? demanda Marise.
— Oui, l’âme cristallise les expériences de l’incarnation quand elle repart. La fausse-couche, c’est quand l’âme refuse de faire périr la mère alors qu’il est évident que son corps ne peut enfanter sans grand péril. L’avortement, c’est la mère qui refuse la naissance à l’enfant, car elle n’est pas en mesure de lui donner une vie digne. Les deux sont des actes d’amour. Les deux marquent les deux âmes, et ce n’est pas important.
Marise fut choquée.
— Putain, on ne m’a jamais vendu ça comme ça. On dit que tuer, même par amour, est un crime, non ?
— L’univers se contrefout de la loi des hommes. Vous avez des lois pour faire société et contenir la violence que vous devez dépasser. L’univers a des lois pour limiter les effondrements de réalité et favoriser la progression des âmes. Progresser, c’est dépasser ses traumas. Tendre vers l’amour inconditionnel. Sans pour autant se faire dominer.
— Je… comprends ? dit Marise.
— Alors, intervint Noah, dans mon cas, je devais dépasser le trauma de la perte de mon village par les flammes, mais… c’était le trauma d’une vie antérieure ?
— D’une autre vie. Le temps est une dimension de la matière dans laquelle tu es incarné.
Noah répéta cette dernière réplique. Il sentait qu’il avançait, mais qu’il ne comprenait pas tout non plus.
— Je suis claqué, on va s’arrêter là.
— N’oublie pas ma bière !